Zacharie Roger Mbarga : « La zone de libre échange est incontournable pour l’intégration économique de l’Afrique »

Le Cameroun va ratifier l’accord de l’Union Africaine sur la zone de libre-échange continental. Cet engagement a été réitéré lors de la visite de la secrétaire exécutive de la CEA à Yaoundé. Dans cette perspective l’Assemblée nationale a reçu un projet de loi autorisant le Président de la République à ratifier l’accord portant création de la Zone de Libre-Echange continentale africaine. Chercheur en Intégration Régionale, ce spécialiste explique les enjeux de cette ZLECAF.

Expliquez-nous le principe de la zone de libre-échange continentale ?

La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) est l’une des étapes devant menant à la création de la communauté économique africaine organisée dans le traité d’Abuja de 1991. C’est d’ailleurs une correction de ce traité qui prévoyait comme première étape la constitution d’une union douanière comme préalable. De manière précise, la Zlecaf est un marché unique à l’échelle continentale. Il va obéir aux mêmes règles de circulation des marchandises, de commerce de service, de concurrence, d’investissement, de concurrence, de propriété intellectuelle et des domaines liés.

Concrètement, comment ça va se passer ?

Les pays africains ayant ratifié l’Accord de libre-échange continental (ALEC) vont s’octroyer réciproquement des préférences ou facilités pour le commerce des biens et services. Il s’agit de la réduction à 90% des droits de douanes. Ce qu’il faut dire ici c’est qu’on ira même à 97%. L’accord dit 90% mais sur 10 ans pour les pays avancés (Nigéria, Afrique du Sud, Maroc) et sur 13 ans pour les pays les moins avancés, il y aura la libéralisation des produits sensibles qui constituent 7 ans.

Est-ce à dire que les pays signataires vont connaitre une chute des frontières ?

L’économie africaine (commerce, finance, services) est malade des frontières et des obstacles eu commerce. Les transactions africaines sont, en moyenne, 25% plus chères que dans le reste du monde. Pour les exportations, l’Afrique est deux fois plus chère que les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et trois fois plus chère que les pays d’Asie du Sud-Est. L’Afrique est une constellation de marchés implosés. Aujourd’hui mis en semble, nous sommes inférieurs à la seule économie française. Il y a une impérieuse nécessité à ouvrir les frontières. Tout en opérant un protectionnisme éducateur pour permettre la naissance des champions nationaux qui vont être les soldats économiques des pays sur le marché africain. Le parc industriel et entrepreneurial africain est encore à un stade où il a besoin de s’exercer pour faire face à la mondialisation virulente. Voilà pourquoi la constitution des chaines de valeurs régionales est importante.

Il reste que la baisse des frais de douanes n’est pas un détail pour les Etats….

Pour ce qui est des recettes douanières, je voudrais d’abord faire observer qu’au niveau macro, l’Afrique ne commerce qu’avec elle-même à hauteur de 17%. Donc, même en pondération les pertes de recettes douanières ne seront pas à la hauteur de ce qu’une certaine opinion estime généralement. Par ailleurs, il y a bien-sûr des exemptions. Chaque pays va transmettre à l’Union Africaine son offre de libéralisation c’est-à-dire l’ensemble des lignes tarifaires ou des produits auxquels on va appliquer la libéralisation. Enfin, elle ne se fait pas tout de go. La libéralisation se fera sur 5 ans pour les pays avancés et sur 10 ans pour les pays les moins avancés.
Il faut faire observer que le meilleur outil de financement de l’économie ou du budget des Etats c’est l’impôt. Il faut plutôt encourager les entreprises à venir s’installer et vendre et leur faire payer des impôts puis employés des nationaux. Il en est de même des entreprises nationales, qui, lorsqu’elles iront à l’export à des coûts avantageux, vont ramener des bénéfices. Ces derniers se traduiront en paiement d’impôts plus importants du fait de l’accroissement de l’activité et recrutement des nationaux.

Cette mutation est-elle indispensable pour les États africains ?

Avec un marché de 1 milliard 400 millions d’habitants voire plus, l’Afrique est un marché plus important que l’Europe et les Etats Unis qui nous proposent des accords de libre-échange. Et pourtant les conditions d’accès à ces marchés sont contraignantes pour permettre au maximum d’entreprises africaines de s’y déployer. Sans compter les habitudes de consommation qui sont séculaires voire millénaires.
La Zlecaf est une condition sine qua non qui favorise au continent d’opérer une transformation structurelle importante. Elle est porteuse des gains d’efficience que l’Afrique recherche depuis les indépendances. Les effets spill over sont assez repartis. Elle impose à nos leaders de dépasser le cadre de la volonté politique. Nous devons atteindre le cap de la volonté économique. Celle qui se positionne sur les besoins socio-économiques des citoyens, des Etats, des institutions africaines.

Avec la Zlecaf, les pays avec une structure économique diversifiée vont consolider leur processus de développement économique. C’est l’un des leviers stratégiques les plus adaptés. Sur le continent, 12 millions de jeunes arrivent sur le marché de l’emploi chaque année. Les perspectives de la Zlecaf permettront d’engloutir cette masse.
Mais pour y arriver, il va falloir se préparer, travailler, diversifier, investir, bien minimiser les impacts et opérer une analyse de marché avec le secteur privé. S’assurer des interconnexions régionales notamment les infrastructures. Bref, une géoéconomie de valorisation de la complémentarité des économies et des avantages comparatifs.

Que doit faire le Cameroun pour tirer profit de cette situation ?

Un pays comme le Cameroun pourrait réfléchir à la création des réseaux de commerce. Nous sommes au milieu de trois marchés qui ont des grandes similitudes dans les habitudes de consommations et les besoins de structuration économiques. Il y a l’Afrique centrale avec la Ceeac (près de 200 millions d’habitants), le Nigéria (près de 200 millions d’habitants) qui est une porte d’entrée vers la Cedeao et l’Afrique de l’Est (avec la présence de l’Angola, du Burundi, du Rwanda et de la Rdc dans le marché unique de la Ceeac). Il serait intéressant d’avoir une stratégie de positionnement sur ces différents marchés. Et l’infrastructure diplomatique associé au secteur privé pourrait débuter des campagnes de promotion du savoir-faire ou made in Cameroon.
La Zlecaf permet à l’Afrique de réduire le caractère extraverti de son économie notamment avec des pays ayant une très forte monnaie. Ce qui permettra de corriger le déficit de sa balance courante. Les chocs externes nés du dictat du marché international sur les cours des matières premières ont eu pour conséquence le creusement des devises et la dévaluation de certaines monnaies notamment le Naira. D’autres pays ont fait le choix des ajustements budgétaires et des transformations structurelles. L’Union Européenne a évité la désintégration de la zone euro lors e la crise financière internationale grâce justement à cette intégration économique.
La Zlecaf est une rampe de lancement vers cette intégration économique.

Pourquoi les pays les plus avancés traînent les pieds ?

J’imagine que vous faites principalement référence au Nigéria. Car l’Afrique du sud, l’Egypte, l’Ethiopie, le Kenya et le Ghana ont ratifié et déposé leurs instruments de ratification à la commission de l’Union Africaine. Le Maroc a déjà transmis l’accord à son parlement. Plusieurs grands d’Afrique trépignent déjà d’impatience.
D’autres tels que l’Angola et de l’Algérie ont une faible diversification économique. Ils ont une capacité de déploiement très contenue sur le marché. Il est donc très difficile pour eux de se transformer en marché de consommation sur le continent.

Quid du Nigéria ?

Pour revenir au fond de votre question, le Nigéria a posé des inquiétudes. Et ils sont pertinents. Ils ont trait aux règles d’origine et au dumping. Ce qu’il faut dire, le politique n’est pas à l’origine des réticences mais ce sont les opérateurs économiques. Notamment les PME et PMI. Ils craignent que les marchandises venues d’ailleurs ne viennent tuer leurs affaires. C’est le cas du textile et habillement. Autre chose, le Nigéria estime que l’Afrique pourrait être à la merci des multinationales si on ne s’assure de la préférence africaine notamment sur l’origine réelle des produits. Si une entreprise a un capital constitué à 100% de non africain et une main d’œuvre à 100% étrangère. Ce produit est-il africain ? L’OMC et l’OMD n’intègrent pas ces critères. Mais une réflexion devrait être engagée. Voilà bientôt 70 ans que les multinationales viennent capter les bénéfices et s’en aller, voilà bientôt 60 ans qu’on parle de transfert de technologie avec le résultat qu’on connait.

Ces raisons trouvent des réponses dans l’accord avec la clause de sauvegarde qui permet de protéger des sensibles même s’ils seront libéralisés plus tard. Je crois qu’avec l’élection présidentielle passée, on peut s’attendre à une accélération du processus. Le Nigéria a tout à gagner dans la Zlecaf. D’ailleurs des consultations ont déjà été menées en interne et la national office of trade negociation (NOTN) se dit optimiste. Il faut rappeler que le Nigeria présidait les négociations jusqu’en 2017. Il était au cœur du processus. Le pays est également revenu aux négociations après la suspension intervenue en mars 2018 du fait de la non signature. Au regard de ces indicateurs, on peut s’attendre à des développements positifs. Ce qui serait avantageux pour le Cameroun.
Je dirai enfin que la question du transit et des barrières non tarifaires sur les corridors devront également faire l’objet d’un traitement spécial.

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