Pr Daniel Abwa : « L’Unité Nationale est le fruit de la volonté de tous les camerounais »

 

A l’occasion de la célébration de la 48ème fête nationale de l’Unité, le Pr Daniel Abwa, Historien, revient sur les événements qui ont conduit à l’Etat Unitaire du Cameroun le 20 mai 1972.

Interview menée par Vanessa Onana

 

Comment en arrive-t-on à célébrer l’Unité Nationale le 20 mai au Cameroun ?

 

Pr Abwa : Pour comprendre l’histoire du 20 mai, il faut remonter à bien loin. C’est l’aboutissement d’un processus qui commence depuis la deuxième moitié du 19ème siècle. Le Cameroun c’est une mosaïque de peuples qui va être rassemblée par les allemands après le traité germano-douala du 12 juillet 1884. Traité qui permettra au pays de se constituer en Etat, sous domination étrangère. Nous aurons une frontière internationalement reconnue, un gouvernement (protectorat allemand), et l’ensemble des territoires placés sous cette autorité.

Seulement en 1914 commence la Première guerre mondiale, qui se passera également chez nous. L’Allemagne va être défaite, et en 1916, français et anglais vont se partager ce territoire. De ce partage qui va être entériné par le traité de Versailles, le Cameroun deviendra un territoire sous-mandat de la Société des Nations. Il ne gardera pas son unité de la période allemande, et deviendra deux Etats : un sous administration française, et l’autre sous administration britannique.

Il se trouve que les camerounais n’ont pas accepté ce partage, et quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, ils en profitent pour revendiquer ouvertement le retour à l’unité d’antan. Cette volonté se matérialise par la création des partis politiques (Upc  notamment, avec son slogan « Indépendance et réunification »). S’organisent ainsi des réunions entre les camerounais des deux rives du Moungo pour penser la nécessité de se retrouver. Ces rencontres vont donc permettre aux camerounais de choisir la forme de l’Etat au moment de leur indépendance. Le Cameroun français va devenir indépendant le 1er janvier 1960, alors que le Southern et le Northern Cameroon ne seront pas encore indépendants.

Les britanniques vont emmener les leaders du Cameroun britannique à choisir le mode de leur indépendance, mais il n’y aura pas d’entente : certains voudront une indépendance en se joignant à la Fédération du Nigéria, d’autres vont vouloir se joindre au Cameroun français, et un troisième groupe ne voudra se joindre ni au Cameroun français, ni au Nigéria.

 

C’est donc à ce moment que naît le fédéralisme…

 

Pr Abwa : Les Nations Unies vont trancher en posant simplement deux questions aux citoyens : « Voulez-vous être indépendants et vous joindre au Nigéria ? », ou « Voulez-vous être indépendants et vous joindre au Cameroun français ? ». Ainsi, le Northern Cameroon va voter pour se joindre au Nigéria, et le Southern Cameroon va choisir de se joindre au Cameroun français. Viendra après la Conférence de Foumban, qui donnera naissance à la Fédération. En allant à Foumban, les leaders n’ont pas la même vision pour leur pays. John Ngu Foncha, leader du Kndp (Southern Cameroon), voulait une Confédération (un Etat fédéré fort, avec un Etat fédéral faible), qui accepteraient seulement qu’un certain nombre de choses leur soient communes. Tandis que Ahmadou Ahidjo, alors Président du Cameroun Oriental, voulait un seul Etat indivisible.

La Fédération sera un compromis accepté de part et d’autre. Les camerounais auront donc en commun la devise, la monnaie, les couleurs du drapeau, l’hymne national (éléments du Cameroun français), et la culture anglosaxon du Cameroun britannique (le pays aura ainsi deux langues officielles, le français et l’anglais). Le 30 septembre 1961 à minuit, le Southern Cameroon obtient son indépendance. Ainsi est donc proclamée la Réunification, avec la naissance de la République Fédérale du Cameroun (deux Etats fédérés : le Cameroun oriental français et le Cameroun occidental britannique, ndlr), le  1er octobre 1961.

 

De quelle manière s’effectue le passage du fédéralisme à l’Etat unitaire que nous connaissons aujourd’hui ?

 

Pr Abwa : Les deux hypothèses émises à Foumban vont continuer de vivre dans la république fédérale. Ahidjo va continuer dans sa volonté de voir le Cameroun un et indivisible. Dès 1962, il va revendiquer la création d’un parti politique unifié. Les premiers à accepter cette idée étaient du Cameroun occidental. Mais ceux qui l’ont rejetée étaient du Cameroun oriental (notamment Mayi Matip, André Marie Mbida…). Le 1er septembre 1966, on assistera finalement à la naissance de l’Unc (Union Nationale Camerounaise), qui ouvre la voie à l’unification.

En 1972, le Parlement camerounais, sur invitation du Président Ahidjo, va se prononcer pour que les camerounais soient consultés par référendum pour la nécessité de passer de l’Etat fédéral à l’Etat unitaire. Ce référendum va se faire un 20 mai, des camerounais de tous bords vont entrer en campagne pour le « oui ». Et parce que tous les camerounais ont donné leur onction, le 20 mai 1972, le Cameroun devient un Etat Unitaire et ce jour devient Fête de l’Unité Nationale.

 

Que dire donc de cette volonté de sécession que manifestent des camerounais de certaines parties du pays aujourd’hui ?

 

Pr Abwa : C’est vrai qu’il y a des voix qui s’élèvent pour protester, disant qu’ils auraient été manipulés et trompés. Mais il faudrait que chacun sache que chaque acte qu’on pose, il faut l’assumer. Beaucoup de ceux qui ont protesté étaient allés battre campagne pour le « oui ». Il n’est pas normal que parce que Ahidjo est décédé, ils commencent à dire que ce n’était pas leur volonté. Ils savent bien qu’ils ont contribué à la naissance de cet Etat unitaire qui continue de mener les camerounais à vivre ensemble. Si aujourd’hui il y a une volonté de sécession venant d’un groupe de camerounais qui pense qu’il y a eu marginalisation, nous disons que les problèmes de marginalisation ne sont pas seulement ceux du Nord-ouest et du Sud-ouest. Nous n’avons pas un même nombre de chrétiens protestants et catholiques, et de musulmans… Dans le gouvernement, ce ne sont pas tous les groupes qui sont représentés… On peut revendiquer, mais pas jusqu’à demander la séparation.

Parce que des camerounais sont morts pour cette unité du Cameroun, ont fait des pétitions aux Nations Unies, à la Société des Nations. Donc il n’est pas normal que des générations après viennent remettre en question toute une bataille qu’une génération a menée pour créer ce Cameroun qui est le nôtre. A aucun moment, il n’a été question de sécession. Et si on regarde ceux qui ont vraiment revendiqué leur “camerounité”, ce sont les populations du Nord-ouest et du Sud-ouest. Il vaudrait mieux que nos frères, qui ont certainement leurs raisons de revendiquer, le fassent à l’intérieur de la maison. Revendiquons, mais ne cassons pas.

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