
Institut de Formation et de Conservation du Patrimoine Audiovisuel (IFCPA)
Rentrée solennelle 2026–2027 LEÇON INAUGURALE Garder la vérité comme boussole La post-vérité dans le monde actuel et son recentrage nécessaire dans les métiers de l’audiovisuel Charles NDONGO Directeur Général de la CRTV Chers apprenants, C’est principalement à vous que je viens parler. Au seuil de votre rentrée dans ce prestigieux IFCPA, je voudrais vous donner, […]
LEÇON INAUGURALE
Garder la vérité comme boussole
La post-vérité dans le monde actuel et son recentrage nécessaire dans les métiers de l’audiovisuel
Charles NDONGO
Directeur Général de la CRTV
Chers apprenants,
C’est principalement à vous que je viens parler. Au seuil de votre rentrée dans ce prestigieux IFCPA, je voudrais vous donner, non pas vraiment une leçon, mais une esquisse de guide pratique dans votre vie professionnelle et active qui commence ici et maintenant. Comme vous le savez, j’ai passé le plus clair de ma vie du côté de ceux qui vont chercher l’information, la vérifient, la mettent en forme et la livrent au public, souvent dans l’urgence, toujours sous le regard critique de tous.
Pour répondre à la demande de votre Directeur Délégué l’éminent Professeur Emmanuel MBEDE, je viens en témoin, avec ce que j’ai à la fois de plus précieux et de plus modeste : une trajectoire. Celle d’un journaliste qui a eu la chance d’exercer ce métier pendant quarante-sept ans maintenant, et qui se retrouve aujourd’hui, avec un étonnement que le temps n’a pas dissipé, dans la position de Directeur Général de la CRTV et davantage celle de l’aîné. Je dirais même, puisque l’âge m’y autorise et que la vie m’en a fait le cadeau, dans la position non pas simplement du père qui parle à ses enfants, mais mieux, du grand-père.
Or un grand-père, chez nous, ne fait pas de cours. Il raconte, guide et conseille. Il parle, et ce qu’il dit n’a pas d’autre ambition que d’aider ceux qui l’écoutent à marcher plus droit dans la vie. C’est dans cet esprit que je voudrais m’adresser à vous. D’emblée, je vous demande de recevoir ce qui va suivre non comme un discours, mais comme une conversation sous l’arbre à palabres, entre un homme qui a beaucoup vu et une génération qui va beaucoup voir — et, je le crains, beaucoup plus de choses fausses que nous n’en avons jamais vues.
✓ Monsieur le Directeur Délégué de l’Institut de Formation et de Conservation du Patrimoine Audiovisuel,
✓ Mesdames et Messieurs les Responsables de la CRTV,
✓ Mesdames et Messieurs les Enseignants et Formateurs,
✓ Chers amis,
✓ Chers apprenants,
Le thème de cette causerie tient en un mot qui, il y a vingt ans, n’existait presque pas dans notre vocabulaire : la post-vérité. Je voudrais vous dire ce que ce mot recouvre, pourquoi il me trouble profondément, et surtout pourquoi il vous concerne au premier chef. Que vous vous destiniez au journalisme, à la réalisation, à la prise de vue, à la prise de son, au montage, au marketing digital, à la technique, à la conservation des archives ou à n’importe quel autre métier de l’image et du son, vous êtes concernés et interpellés.
J’ai appris les fondements du journalisme à l’École supérieure internationale de journalisme de Yaoundé. Mais le métier, le vrai, je l’ai appris en écoutant un certain Henri Bandolo à la radio, puis, des années plus tard, en posant mes premiers pas de professionnel à Radio Cameroun, avec mon ami Alain Belibi et quelques autres compagnons de route. Nous étions jeunes, nous étions reporters, et nous avions des aînés exigeants. Une règle revenait sans cesse dans leur bouche, et on ne la discutait pas : une information qui n’est pas recoupée n’est pas une information. C’est une rumeur. Et une rumeur, au Poste national, n’avait pas droit au micro.
À l’époque, vérifier coûtait cher. Il fallait se déplacer, téléphoner — quand le téléphone voulait bien fonctionner —, attendre, retourner sur le terrain, confronter deux sources, parfois trois. Ce temps long, que vous trouverez peut-être archaïque, était en réalité une école d’humilité. Il nous enseignait qu’on ne possède pas la vérité. On la cherche, on l’approche, on la construit patiemment, avec des faits.
Puis vint 1985, et la naissance de la télévision au Cameroun. Pour ma génération, nous qui avons eu le privilège de faire partie de cette aventure, ce fut une révolution intime. Avec l’image, nous découvrions un pouvoir nouveau et redoutable. L’image a une force d’évidence que le son seul n’a pas : ce que l’on voit, on le croit. Et c’est précisément pour cela que l’image exige davantage encore de celui qui la fabrique. J’ai compris très tôt, comme reporter puis comme présentateur, qu’un plan mal choisi, un cadrage tendancieux, un montage qui rapproche deux séquences qui n’ont rien à voir, peuvent mentir sans qu’aucun mot faux ne soit prononcé.
J’ai ensuite été chef du service politique, et pendant plus de vingt-cinq ans, j’ai eu la charge de rendre compte des activités du Président de la République. J’ai tendu le micro à des chefs d’État africains et européens, à des personnalités parmi les plus importantes de notre pays et du monde dans tous les domaines imaginables. J’ai été dans les endroits les plus lointains et les plus prestigieux de la planète. Mais ce que je retiens de ces années, ce ne sont ni les palais ni les tapis rouges. C’est le poids, le poids de chaque mot prononcé à l’antenne, quand on sait que des millions de compatriotes vont l’entendre, le répéter, et en tirer des conclusions sur leur pays et sur leur avenir.
J’ai couvert l’actualité politique de notre pays dans des périodes de grande tension. Les années de braise. Les premiers pas de la démocratie et du multipartisme dans notre pays. Vous ne les avez pas connues, mais vos parents s’en souviennent : des moments où la rue grondait, où les rumeurs couraient plus vite que les reporters ; où une phrase mal pesée pouvait attiser une colère ; où un silence pouvait passer pour une complicité. Dans ces moments-là, j’ai appris une chose essentielle : la vérité n’est pas seulement une valeur morale. C’est une responsabilité sociale. Quand le journaliste se trompe, ce n’est pas seulement sa réputation qui est en jeu. C’est la paix civile. C’est la confiance qu’un peuple accorde à ceux qui ont pour mission de l’informer.
On m’a souvent posé la question, et vous me la poserez peut-être : peut-on servir la vérité quand on travaille dans un média de service public, au plus près du pouvoir ? Je vous réponds avec la franchise qu’autorisent l’âge et l’expérience. La vérité ne se conquiert pas une fois pour toutes. Elle se défend chaque jour, face aux contraintes, face aux pressions, face à la peur aussi, parfois. Mais il est une ligne qu’un professionnel ne franchit jamais : celle qui consiste à présenter comme vrai ce qu’il sait être faux. Cette ligne, j’ai essayé de la tenir toute ma vie. C’est elle que je suis venu vous transmettre.
And I would like to add one point thatdirectly concerns our own house, CRTV. On radio, and above all on television, truth is never the work of a single person. The presenter is merelythe visible part of a chain. Behindthem stands the camera operator, whochose what to film and what not to film; the sound recordist, whocaptured — or failed to capture — the right words; the editor, whoassembled the shots in an order thatcreates meaning; the director, whoorchestrated the whole; the technician, who ensured that the signal arrived intact; and today, the digital marketing specialist, whodecides how that content will beheadlined, presented and pushed out on social media. Each of these links can serve the truth or betray it. The journalist’s responsibility is therefore, by extension, that of every profession in broadcasting. Remember this well: in this school, there is no such thingas a neutral profession.
✓ Mes chers amis,
✓ Chers apprenants, mes chers enfants,
Venons-en au monde dans lequel vous entrez.
Le nouveau siècle, le vôtre, ne nous a pas seulement apporté l’avènement de l’ère numérique, le covid-19 et l’Intelligence artificielle générative. Il a entrainé la popularisation d’un ensemble de concept, parmi lesquels, le mot « post-vérité ».
La post-vérité, c’est un mot devenu célèbre en 2016, lorsque les dictionnaires d’Oxford l’ont désigné comme mot de l’année. Et voici la définition qui en était donnée : « situation dans laquelle les faits objectifs pèsent moins dans la formation de l’opinion que les appels à l’émotion et aux convictions personnelles ». En fait, l’année 2016avait été marquée, dans plusieurs grandes démocraties, par des campagnes électorales où des affirmations fausses circulaient massivement, sans que les démentis les mieux documentés parviennent à les arrêter.
Mais la chose est plus ancienne que le mot. En 2004, l’essayiste américain Ralph Keyes consacrait un livre entier à ce qu’il appelait « l’ère de la post-vérité ». Et bien avant, la philosophe Hannah Arendt avait averti, dans un texte célèbre sur la vérité et la politique, que la liberté d’opinion devient une farce si les faits eux-mêmes ne sont plus garantis.
Notez bien le préfixe. « Post-vérité » ne veut pas dire que le mensonge serait une invention nouvelle : il est aussi vieux que l’humanité. Le mot désigne quelque chose de plus grave. Il désigne le moment où la question de savoir si une chose est vraie ou fausse cesse d’être importante. Le menteur, au moins, sait qu’il ment ; il respecte assez la vérité pour la cacher. Ce qui caractérise notre époque, c’est l’indifférence. « Nous sommes entrés dans une ère où l’accumulation des mensonges conduit à considérer que tout se vaut, et surtout détruit entre nous le dialogue et la discussion ». Voilà exactement ce qu’en dit le saint-père, le Pape Leon XIV dans Magnifica Humanitas. Le philosophe Harry Frankfurt l’avait bien vu : le pire ennemi de la vérité n’est pas le mensonge, c’est le discours de celui pour qui le vrai et le faux sont devenus indifférents.
Je vois, pour ma part, six fondements à cette post-vérité. Six contre-valeurs que je voudrais nommer avec vous, parce qu’on ne combat bien que ce qu’on a su nommer.
1°- La primauté de l’émotion sur les faits
Les réseaux sociaux récompensent ce qui fait réagir : l’indignation, la peur, la colère, l’attendrissement. Un fait vérifié et nuancé fait rarement le tour du monde ; une rumeur qui indigne, si. Ainsi, les fausses nouvelles se propagent plus loin, plus vite et plus largement que les vraies. Et ce ne sont pas d’abord les robots qui les propagent. C’est nous. Parce que le faux est souvent plus surprenant, plus émouvant, plus conforme à ce que nous avions envie de croire.
2°- La relativisation de la vérité et des faits objectifs
« À chacun sa vérité », entend-on. Ce qui revient à dire que tout est relatif. NON. Bien sûr, il existe une différence fondamentale entre les opinions. Chacun peut-avoir la sienne. Mais il ne saurait exister une différence entre les faits. On peut débattre de la meilleure politique éducative au Cameroun ; mais on ne débat pas du nombre de lycées construit : on les compte. Quand on confond l’opinion et le fait, le débat lui-même devient impossible, puisqu’il n’existe plus de base commune pour discuter.
3°- La crise de confiance envers les institutions de connaissance
L’école, l’université, la science, les médias, la médecine : tout ce qui, pendant des siècles, a servi d’arbitre du vrai est aujourd’hui soupçonné. Le blogueur anonyme vaut le professeur ; la vidéo d’un inconnu vaut l’enquête d’une rédaction. Cette défiance n’est pas toujours sans fondement. Nos institutions, y compris les médias, ont parfois failli, et il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître. Mais la réponse à une institution imparfaite n’est pas l’absence d’institution. C’est une institution plus rigoureuse. Et c’est précisément ce travail-là que vous êtes venus apprendre ici.
4°- La fragmentation de l’espace informationnel
Quand j’ai commencé ma carrière à la radio, puis à la télévision, le pays tout entier écoutait le même journal, à la même heure. On pouvait être en désaccord avec ce journal, mais on discutait du même monde. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, les algorithmes enferment chacun dans une bulle taillée à la mesure de ses préférences. Deux voisins de palier peuvent vivre dans deux réalités informationnelles qui ne se rencontrent jamais. Or une société qui ne partage plus les mêmes faits a beaucoup de mal à se penser comme une société.A garder les mêmes valeurs. A construire la même réalité.
5°- La manipulation stratégique de l’information
La désinformation n’est plus l’affaire de quelques plaisantins. Elle est devenue une industrie, et parfois une arme. Des officines, des intérêts économiques, des puissances étrangères produisent et diffusent méthodiquement des récits destinés à déstabiliser, à diviser, à influencer. Notre pays n’est pas épargné. Il est même devenu l’un des terrains privilégiés de ces guerres informationnelles, où l’on se dispute moins des territoires que des esprits. Où l’on construit en permanence le faux pour semer le doute et discréditer les institutions.
6°- la transformation des technologies de l’information par l’intelligence artificielle
Voici la nouveauté la plus vertigineuse. Il y a quelques années encore, fabriquer une fausse image crédible exigeait des moyens considérables. Aujourd’hui, n’importe qui, avec un téléphone, peut faire dire à un chef d’État des mots qu’il n’a jamais prononcés, avec sa voix, son visage, ses gestes. C’est ce qu’on appelle les deepfakes, les hypertrucages. Pour l’homme d’image que je suis, c’est un tournant historique. Pendant plus d’un siècle, nous avons vécu avec l’idée que la caméra témoignait de ce qui avait eu lieu. Cette présomption est en train de disparaître. Et il y a pire : quand plus rien ne peut prouver, tout peut être nié. Le menteur pourra désormais rejeter une vidéo authentique en prétendant qu’elle a été fabriquée.
✓ Chers amis,
✓ Chers apprenants,
De ces six fondements naît ce que vous connaissez tous : la prolifération des fausses nouvelles, des hypertrucages, des théories du complot et de la désinformation virale.
Je voudrais m’arrêter un instant sur ce que tout cela signifie pour nous, Africains, Camerounais. Nos sociétés revendiquent aujourd’hui, plus que jamais, leur attachement à des valeurs essentielles. Or parmi ces valeurs, il en est une qui fonde toutes les autres : le respect de la parole. Dans nos traditions, la parole n’est pas une marchandise. Elle engage. La parole donnée lie celui qui la donne. Le griot, gardien de la mémoire, savait que déformer le récit des anciens, c’était trahir la communauté tout entière. Et la palabre elle-même repose sur un principe simple : on parle pour chercher ensemble ce qui est juste, non pour écraser l’autre. Amadou Hampâté Bâ rappelait qu’en Afrique, la mort d’un vieillard est une bibliothèque qui brûle. Il voulait dire que la parole des anciens était un savoir éprouvé par l’expérience et transmis avec soin, de génération en génération.
Post-truth strikes at precisely thisfoundation. It turns speech into a disposable product, with no author and no accountability. It establishes what I would readily call the dictatorship of opinion: the rule of the number of « likes » over the value of what is actually said. That is why I have no hesitation in asserting that post-truth is not merely a problem for journalists. It is a challenge for civilisation itself. A society that can no longer tell truth from falsehood no longer knows who it is, where it comes from, or where it is going. It becomes easy preyfor every manipulator.
So, what is to be done? And above all: what can you, yourselves, do?
First, understand that you are not spectators of this phenomenon. Whetheryou like it or not, you are actors in it. The professions you are learning are preciselythose that produce the images, soundsand narratives on which public opinion feeds. You will therefore be eitherbulwarks against post-truth or itsaccomplices. There is no third way.
À vous qui serez journalistes reporter d’images, je dis : votre seule supériorité sur le premier venu qui filme avec son téléphone, c’est la vérification. Êtrejournaliste, c’est donc clairement, être un spécialiste de la vérification. Dans un monde où tout le monde publie, c’est elle, et elle seule, qui distinguera votre travail. Ne cherchez pas à être les premiers ; cherchez à être justes. Mieux vaut arriver deuxième avec une information vraie que premier avec une rumeur.
À vous, futurs réalisateurs et opérateurs de prise de vue, je dis : le cadre est un choix. Ce qui reste hors champ existe aussi. Une foule de cinquante personnes filmées en plan serré ressemble à une marée humaine ; filmée en plan large, elle redevient ce qu’elle est : cinquante personnes. Votre honnêteté se joue dans la focale.
À vous, opérateurs de prise de son et techniciens, je dis : une voix coupée au mauvais endroit, un applaudissement ajouté, une ambiance retouchée, et le réel bascule. Demain, avec les voix clonées par l’intelligence artificielle, vous serez parmi les premiers à pouvoir dire si un enregistrement est authentique. Votre oreille deviendra un instrument de vérité.
À vous, futurs monteurs, je dis : vous pratiquez l’art le plus puissant et le plus dangereux de notre métier. Les pionniers du cinéma l’ont montré il y a un siècle : le même visage, suivi d’un plan différent, exprime la faim, le chagrin ou le désir. Juxtaposer deux images crée un sens qui n’existait dans aucune des deux. C’est votre talent. Que ce ne soit jamais votre arme.
À vous qui vous formez au marketing digital, je dis : vous serez tentés par le titre racoleur, la vignette trompeuse, l’appât à clics. Les algorithmes vous en récompenseront, à court terme. Mais une audience obtenue par la tromperie est une audience volée, et elle finit toujours par se retourner contre la marque. La confiance est le seul capital qu’un média ne peut pas racheter une fois qu’il l’a perdu.
A vous techniciens audiovisuels et informatiques, vous devrez toujours vous rappeler d’une chose : l’intégrité du signal est la condition de l’intégrité de la vérité. Il faut se méfier de tout fichier non sourcé et non traçable. C’est souvent le début de la manipulation.
Et à vous qui vous destinez à la conservation du patrimoine audiovisuel, je dis : votre mission sera peut-être la plus précieuse de toutes. Dans un monde où les images peuvent être fabriquées à volonté, les archives authentiques, datées, documentées, deviendront la mémoire certifiée du réel. Vous serez les gardiens de ce que nous avons vraiment été.
Mes chers amis, mes chers enfants.
C’est fort de tout cela qu’il m’est apparu opportun de donner à la nouvelle promotion qui intègre l’Institut de Formation et de Conservation du Patrimoine Audiovisuel de la CRTV comme nom de baptême, ETHIQUE ET VERITE.
Oui, l’éthique et la vérité doivent être la boussole qui guide chacun d’entre vous dans la pratique quotidienne de son métier. L’éthique et la vérité doivent-être votre sabre et votre bouclier. En leur compagnie, vous serez toujours d’excellents professionnels. N’en doutez point.
Je souhaite donc une fois encore solennellement bienvenue à la promotion « Ethique et vérité ».
Pour finir,
Je n’ai pas de fortune à vous léguer. Mais au terme d’une vie consacrée à l’information, j’ai le sentiment d’avoir appris trois choses qui m’ont tenu debout. Je vous les laisse en héritage. Ce sont trois attitudes. Elles ont en commun de commencer par le même préfixe, « auto », c’est-à-dire « soi-même ». Car elles ont une autre chose en commun : elles ne dépendent que de vous. Personne ne pourra vous les donner. Personne ne pourra vous les prendre.
D’abord l’autoculture.
Le diplôme que vous préparez ne termine rien. Il commence tout. Toute ma carrière, j’ai préparé mes entretiens, mes reportages, mes émissions comme on prépare un examen. Avant de rencontrer une personnalité, il fallait connaître son pays, son histoire, ses dossiers. On ne pose pas de bonne question sur ce qu’on ne connaît pas. Et surtout, on se fait facilement tromper sur ce qu’on ignore.
L’autoculture, c’est la décision de rester un élève toute sa vie. Lire des livres, et pas seulement des fils d’actualité. Écouter ceux qui pensent autrement. Apprendre l’histoire de son pays et celle du monde. Se former sans cesse aux nouveaux outils, car votre métier changera dix fois au cours de votre carrière. La culture est le meilleur antidote à la post-vérité : plus vous savez, moins on vous trompe.
Ensuite, l’autojugement
Il y a plus de deux siècles, le philosophe Emmanuel Kant résumait l’esprit des Lumières en deux mots latins : Sapere aude. Ose savoir. Aie le courage de te servir de ta propre intelligence. C’est exactement ce que je vous demande.
J’entends l’autojugement dans ses deux sens. D’abord, juger par soi-même : se soustraire aux influences, celles du groupe, de la mode, des puissants, de la foule numérique. Avant de croire ou de partager une information, posez-vous trois questions simples. Qui me le dit ? Comment le sait-il ? Et pourquoi me le dit-il maintenant ? Méfiez-vous surtout de ce qui confirme exactement ce que vous pensiez déjà : c’est là que nous sommes tous le plus vulnérables.
Ensuite, se juger soi-même. Avoir le courage de reconnaître ses erreurs, de rectifier, de présenter des excuses quand on s’est trompé. Un professionnel qui ne corrige jamais ses erreurs n’est pas un professionnel infaillible : c’est un journaliste dangereux. L’autojugement est la forme moderne du vieux conseil de Socrate : connais-toi toi-même, y compris dans tes préjugés.
Enfin l’autodiscipline
Dans deux ans, votre formation arrivera à son terme ; il n’y aura plus d’enseignant derrière vous pour vérifier votre travail. Il n’y aura plus Madame Okonabeng pour vérifier si vous êtes venu en cours. Ce jour-là, votre seule garantie sera la règle que vous vous serez donnée à vous-mêmes. L’autodiscipline, c’est vérifier quand personne ne vérifie votre vérification. C’est être à l’heure quand personne ne vous attend. C’est refaire un plan, reprendre un son, réécrire un texte, parce que vous savez qu’il n’est pas juste. Boileau le disait déjà : vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage.
Ne croyez pas que l’éthique bride l’ambition. C’est tout le contraire. L’éthique est ce qui rend l’ambition durable. Une carrière est une réputation qui se construit sur des décennies, et qui peut se perdre en une seule image. Nos anciens le disaient à leur manière : le mensonge donne des fleurs, mais pas de fruits. Ayez de l’ambition, beaucoup d’ambition. Mais donnez-lui des racines.
Autoculture, autojugement, autodiscipline. Apprendre, discerner, se tenir. Voilà, mes chers enfants, tout ce que je sais.
Quand j’ai commencé, des aînés m’ont tendu le micro. Ils m’ont fait confiance avant que je l’aie méritée, en me demandant seulement d’en être digne. Aujourd’hui, c’est mon tour. Je vous tends ce micro. Il est bien plus léger qu’autrefois : il tient désormais dans votre poche. Mais il n’a jamais été aussi lourd. Car jamais dans l’histoire autant d’images, de sons et de récits n’ont circulé ; et jamais il n’a été aussi difficile, et aussi nécessaire, de savoir ce qui est vrai.
La post-vérité prospère partout où les gens renoncent. Là où l’on se dit que tout se vaut, que rien ne peut être vérifié, que la vérité est une affaire de goût. Ne renoncez pas. Soyez, chacun dans le métier que vous avez choisi, les gardiens du vrai. Le monde qui vient en aura besoin plus qu’aucun autre avant lui.
Bonne rentrée à toutes et à tous. Longue vie à l’IFCPA.
Je vous remercie pour votre aimable attention.